L’Affaire Dreyfus Probabilités et loi binomiale 9498115
Sujet de Grand Oral : Mathématiques et Histoire
Titre : L’Affaire Dreyfus : Quand les probabilités auraient pu éviter l’erreur judiciaire du siècle.
Problématique (2 reformulations)
- Dans quelle mesure l’utilisation rigoureuse des probabilités et de la loi binomiale aurait-elle pu innocenter le capitaine Dreyfus dès son premier procès ?
- Comment une expertise mathématique basée sur l’indépendance des événements aurait-elle pu démonter l’accusation de falsification portée contre Alfred Dreyfus ?
RÉSUMÉ DU SUJET
Ce sujet explore l’intersection fascinante entre l’histoire de France et les mathématiques de Terminale. Nous analysons le « bordereau », la preuve centrale qui a condamné Alfred Dreyfus pour haute trahison. L’accusation reposait sur un calcul de probabilités totalement erroné (la théorie du « système cryptographique »). En utilisant la loi binomiale et les principes de probabilités conditionnelles, nous allons démontrer que les coïncidences graphologiques invoquées par l’expert Bertillon n’étaient pas le fruit d’un calcul savant, mais une impossibilité statistique. C’est un sujet idéal pour montrer que les maths ne sont pas juste des chiffres, mais un outil de vérité et de justice.
SCRIPT DE L’ORAL (Durée estimée : 10 minutes)
(Introduction – Captiver l’auditoire)
Mesdames, Messieurs les membres du jury, imaginez une salle d’audience en 1894. Un homme, le capitaine Alfred Dreyfus, est accusé du pire crime pour un militaire : la haute trahison. La preuve ? Une lettre déchirée, le fameux « bordereau ». Pour prouver que Dreyfus est l’auteur de cette lettre, l’accusation fait appel à un expert, Alphonse Bertillon. Ce dernier va utiliser une démonstration pseudo-mathématique incroyable pour convaincre les juges.
Aujourd’hui, je vais vous montrer que si les juges de l’époque avaient maîtrisé le programme de probabilités de Terminale, l’histoire de France aurait été bouleversée. Nous allons voir comment la loi binomiale et la notion d’indépendance auraient pu sauver Dreyfus.
(Partie 1 : L’accusation de Bertillon ou « La coïncidence impossible »)
Bertillon remarque que dans le bordereau, certains mots ont des lettres qui se superposent exactement. Il identifie 26 coïncidences sur des positions précises. Pour lui, c’est la preuve d’un « autoforgery » : Dreyfus aurait recopié son propre texte sur un gabarit pour déguiser son écriture.
Bertillon affirme que la probabilité qu’une telle coïncidence arrive naturellement est quasi nulle. Il fait un calcul farfelu et annonce un chiffre astronomique : une chance sur plusieurs milliards ! Pour les juges, c’est mathématique, donc c’est vrai. Dreyfus est condamné.
(Partie 2 : L’erreur mathématique fondamentale)
Où est l’erreur ? Bertillon a considéré que chaque coïncidence était un événement indépendant. En maths, si deux événements $A$ et $B$ sont indépendants, la probabilité que les deux arrivent est :

Bertillon a multiplié les probabilités à l’infini. Mais dans une écriture humaine, les lettres ne sont pas indépendantes ! La position d’un « e » dépend de la lettre précédente. En multipliant des probabilités sans vérifier l’indépendance, il a créé un résultat faux qui paraissait scientifique.
(Partie 3 : Utilisation de la Loi Binomiale)
Pour démonter son argument, on peut modéliser la situation avec une loi binomiale. Imaginons que l’on observe la position d’une lettre.
Soit X la variable aléatoire comptant le nombre de coïncidences sur n répétitions.
Si on considère que la probabilité p qu’une coïncidence arrive par pur hasard est, disons, de 0,2 (soit 20%), et que nous avons n = 26 mots.
Si les événements étaient vraiment indépendants, X suivrait une loi binomiale B(26 ; 0,2).
La formule est :

En calculant la probabilité d’obtenir 26 coïncidences (P(X=26)), on obtient effectivement un chiffre minuscule. Mais le problème, c’est que la valeur de p choisie par Bertillon était totalement arbitraire et que l’indépendance était une illusion.
(Partie 4 : L’intervention de Poincaré)
Il faudra attendre 1906 pour que le plus grand mathématicien de l’époque, Henri Poincaré, intervienne. Il écrit un rapport cinglant à la Cour de Cassation. Il explique que le calcul de Bertillon n’a aucune valeur scientifique. Il montre que si l’on prend en compte la souplesse naturelle de l’écriture, la probabilité d’observer ces superpositions par pur hasard est en fait très élevée.
Poincaré utilise ce qu’on appelle aujourd’hui la critique des probabilités. Il démontre que l’expert a appliqué des formules de maths sur des données qui ne s’y prêtaient pas. Il conclut : « L’application des probabilités n’est pas une science exacte si les hypothèses de base sont fausses ».
(Conclusion – Ouverture)
En conclusion, l’Affaire Dreyfus est l’exemple tragique d’un mauvais usage des mathématiques. Bertillon a utilisé les probabilités comme une arme de manipulation, là où elles auraient dû être un outil de vérité.
Aujourd’hui, avec la loi binomiale et les outils statistiques modernes, nous apprenons à garder un esprit critique. Cette affaire nous rappelle que les mathématiques ne sont puissantes que si elles sont guidées par la rigueur et l’éthique. Si les mathématiques ont contribué à condamner Dreyfus par erreur, ce sont elles, via Poincaré, qui ont fini par prouver l’absurdité de l’accusation. Cela montre qu’un citoyen éclairé doit comprendre les bases de la statistique pour ne pas se laisser tromper par de « faux » chiffres.
LES 20 QUESTIONS DU JURY
- Qu’est-ce qu’une épreuve de Bernoulli et quel est le lien avec votre sujet ?
- Pouvez-vous définir précisément la notion d’indépendance en probabilités ?
- Pourquoi l’expert Bertillon a-t-il eu tort de multiplier les probabilités entre elles ?
- Dans votre calcul de la loi binomiale, comment avez-vous choisi la valeur de p = 0,2 ?
- Quelle est la différence entre une probabilité a priori et une probabilité a posteriori dans ce contexte ?
- Si les événements n’étaient pas indépendants, quelle autre branche des probabilités aurait dû être utilisée ?
- Comment calcule-t-on le
et que représente-t-il concrètement ?
- Qu’est-ce que l’espérance d’une loi binomiale et qu’aurait-elle indiqué dans l’Affaire Dreyfus ?
- En quoi le rapport de Poincaré est-il mathématiquement plus rigoureux que celui de Bertillon ?
- Peut-on dire que Bertillon a fait une erreur de calcul ou une erreur de modélisation ?
- Qu’est-ce que le sophisme du procureur ?
- Comment les mathématiques peuvent-elles aider à détecter un faux en écriture aujourd’hui ?
- Existe-t-il des limites à l’utilisation des statistiques dans un tribunal ?
- Comment calculer la probabilité de n’avoir aucune coïncidence dans ce modèle ?
- Qu’est-ce qu’une variable aléatoire dans votre présentation ?
- Pourquoi la loi binomiale nécessite-t-elle que le tirage soit effectué avec remise ou sur un échantillon large ?
- Quel rôle joue l’écart-type dans l’analyse des écarts à la moyenne lors d’une expertise ?
- Si l’on change la valeur de p, comment évolue la probabilité finale ?
- Est-ce que Poincaré a utilisé des probabilités pour prouver l’innocence ou pour invalider la preuve ?
- En quoi ce sujet illustre-t-il l’importance de l’esprit critique face aux chiffres ?
LES RÉPONSES AUX QUESTIONS
- Une épreuve de Bernoulli est une expérience aléatoire à deux issues : succès ou échec. Ici, le succès est la « présence d’une coïncidence » et l’échec son absence. La répétition de ces épreuves indépendantes forme la loi binomiale.
Deux événements sont indépendants si la réalisation de l’un ne modifie pas la probabilité de l’autre. Mathématiquement,

- Il a supposé l’indépendance sans la prouver. Dans une phrase, les lettres sont liées par la langue (la syntaxe) et par le geste de la main. Multiplier les probabilités a fait chuter le résultat vers un nombre infinitésimal de façon artificielle.
- C’est une valeur arbitraire pour l’exemple. En réalité, Poincaré a démontré que la probabilité de coïncidence était bien plus élevée si l’on tenait compte de la variabilité naturelle de l’écriture humaine.
- La probabilité a priori est celle calculée avant l’expérience (le modèle théorique). La probabilité a posteriori (souvent liée au théorème de Bayes) est la probabilité que l’accusé soit coupable sachant que la preuve est présente. Bertillon a confondu les deux.
- Il aurait fallu utiliser les probabilités conditionnelles. On aurait dû calculer la probabilité d’une coïncidence sachant que la lettre précédente est déjà superposée.
Le coefficient binomial se calcule par la formule utilisant les factorielles. Il représente le nombre de façons de choisir k succès parmi n répétitions, sans tenir compte de l’ordre.

- L’espérance est E(X) = n x p. Elle donne le nombre moyen de coïncidences auxquelles on peut s’attendre naturellement. Si l’observation est proche de l’espérance, la preuve de falsification tombe.
- Poincaré ne s’est pas contenté de calculer ; il a critiqué les hypothèses du modèle. Il a montré que le modèle de Bertillon était « mathématiquement absurde » car il ne respectait pas les lois de la logique.
- C’est une erreur de modélisation. Ses calculs étaient justes (les multiplications), mais son modèle (l’indépendance des lettres) ne correspondait pas à la réalité physique de l’écriture.
- Le sophisme du procureur consiste à surestimer la valeur d’une preuve en confondant la probabilité d’une coïncidence avec la probabilité de culpabilité.
- Aujourd’hui, on utilise la statistique informatique et des algorithmes qui analysent la pression, la vitesse et l’inclinaison du tracé, en calculant des corrélations bien plus précises.
- Oui, une statistique n’est jamais une preuve absolue. Elle donne une incertitude. Le juge doit rester souverain et ne pas se laisser aveugler par un chiffre « scientifique ».
- On utilise la formule de la loi binomiale avec k=0, ce qui donne :
- La variable aléatoire X est la fonction qui compte le nombre de coïncidences graphiques observées sur le bordereau.
- La loi binomiale suppose que la probabilité p reste constante. Dans l’écriture, si une lettre est décalée, les suivantes risquent de l’être aussi. Le modèle « sans remise » ou dépendant serait plus juste.
- L’écart-type permet de mesurer la dispersion. Si l’écart entre le nombre de coïncidences observées et l’espérance est supérieur à deux ou trois écarts-types, l’événement est considéré comme très rare.
- La probabilité décroît de manière exponentielle quand p diminue. Une petite erreur sur l’estimation de p entraîne une erreur gigantesque sur le résultat final.
- Poincaré a utilisé les maths pour invalider la preuve. Il n’a pas prouvé par les chiffres que Dreyfus était innocent, mais il a prouvé que la démonstration de sa culpabilité était fausse.
- Cela montre qu’un chiffre peut être utilisé pour donner une apparence de vérité scientifique à un mensonge ou à un biais. L’esprit critique consiste à vérifier la source et la méthode, pas seulement le résultat.
